Témoignages Lauriane

Témoignage de Lauriane – Parl.l ASBL

Témoignage

Lauriane, 31 ans, juriste

Liège – Cyclothymie

Parlez-nous de votre métier.

Je suis juriste chez DVN, à Anvers. Si vous ne connaissez pas, c’est l’un des derniers grands couturiers indépendants au monde. Pas de groupe de luxe derrière, pas d’actionnaires. Juste un homme et sa vision. Et moi, à ma petite place, je protège ça.

Mon travail, c’est de veiller sur l’intégrité de la marque. Les collaborations artistiques, les contrats de distribution sélective, les litiges de contrefaçon quand des copistes s’attaquent à ses imprimés iconiques. J’ai négocié des accords au Japon, aux États-Unis, en Corée du Sud. À 31 ans, je touche du doigt un monde que je n’imaginais pas accessible. Des défilés où chaque centimètre de tissu est pensé comme une œuvre d’art, des pièces que les collectionneurs attendent des années pour acquérir.

C’est un univers d’exigence créative. DVN ne fait pas de mode, il fait de l’art vestimentaire. Chaque collection raconte une histoire, chaque motif a un sens. Je dois avoir la même précision dans mes contrats. Une virgule mal placée peut coûter des centaines de milliers d’euros. J’aime cette rigueur. Elle me calme.

Comment vivez-vous avec la cyclothymie dans ce milieu ?

La cyclothymie est plus facile à vivre dans un cercle restreint de personnes qui vous aiment. J’ai besoin d’être rassurée, de me sentir loin du stress, j’ai besoin de routines, pas besoin d’aventure.

Le monde de la mode est paradoxal. C’est intense, mais c’est contrôlé. Il y a des protocoles pour tout. Quand je rentre le soir à Liège, mon appartement est rangé de la même façon. Mes dimanches matin sont sacrés : randonnée avec mes amis, quelle que soit la météo. L’après-midi, théâtre ou cinéma. Ces rituels me sauvent.

Je suis bien dans mon boulot, bien au niveau familial. Entre mes parents, mes filleules, mes frères et sœurs, j’ai ce cercle qui me protège. Mes amis, je les adore. On joue à Trivial Pursuit, ce jeu où personne ne gagne jamais, fait pour humilier avec des questions dont on ne connaît pas les réponses. On rit, on se moque gentiment, on est ensemble.

Et la vie amoureuse ?

C’est le vide. Je désire être en couple, mais cela semble impossible.

J’ai peur de rencontrer. Peur de ne pas être à la hauteur. Quand je suis en hypomanie, je suis brillante, drôle, séduisante. Je sais que ce n’est pas moi, c’est la maladie qui performe. Et quand la phase descendante arrive ? Quand je deviens plate, anxieuse, quand j’ai besoin de silence et de solitude ? Qui voudra rester pour ça ?

J’ai peur de briser ces choses précieuses. Ma vie est un équilibre fragile. Mes routines, mes amis, ma famille, mon travail. J’ai peur qu’un amour vienne tout déranger. Qu’il demande plus que je ne peux donner. Qu’il découvre que sous la juriste parfaite, il y a une femme qui pleure sans raison, qui a besoin de rester au lit un jour entier, qui ne répond pas aux messages pendant deux jours.

Alors je reste seule. Ce n’est pas un sacrifice, c’est une protection. Pour moi, et pour l’autre aussi. Je ne veux pas imposer ça à quelqu’un.

Parlez-nous de votre adolescence.

La cyclothymie m’a fait souffrir durant mon adolescence. J’ai rendu triste mes parents qui me voyaient souffrir.

Vivre avec la cyclothymie quand on est ado, c’est être une boule d’émotions incontrôlables. Passer de l’excitation folle aux larmes en quelques heures, sans comprendre pourquoi. Un matin, j’étais la reine du monde, j’avais des projets grandioses, je parlais trop vite, trop fort. Le soir même, je m’effondrais sur mon lit, incapable de bouger, persuadée que personne ne m’aimait vraiment.

Mes parents ne comprenaient pas. Ils voyaient leur fille brillante à l’école, puis soudain incapable de sortir de sa chambre. Ils pensaient que c’était une crise d’adolescence, des hormones. Ils ne savaient pas quoi faire de ces sautes d’humeur qui ne ressemblaient à rien de « normal ». Je les ai rendus tristes, impuissants. Je le voyais dans leurs yeux. C’est peut-être ça qui me fait le plus de peine, encore aujourd’hui.

Comment avez-vous été diagnostiquée ?

À 24 ans, après une rupture amoureuse qui m’a détruite. Pas par la rupture elle-même, mais par la façon dont je m’étais comportée. J’avais été insupportable, exigeante, puis dépressive, distante. Le psychiatre a mis des mots sur ce que je vivais depuis l’adolescence. Cyclothymie. Un trouble de l’humeur plus léger que la bipolarité, mais suffisant pour gâcher une vie si on ne le gère pas.

Le diagnostic m’a libérée. J’ai compris que je n’étais pas « folle », juste différente. J’ai appris à repérer les signes annonciateurs. Quand je commence à dormir 4 heures par nuit et à envoyer des mails à 3h du matin, je sais que l’hypomanie arrive. Quand je refuse trois invitations de suite, c’est la dépression qui pointe.

Que diriez-vous à quelqu’un qui vit comme vous ?

Que la cyclothymie n’est pas une condamnation à la solitude. Que d’autres arrivent à construire des couples, des familles. Que je suis peut-être trop prudente, trop peureuse.

Mais aussi que protéger son équilibre n’est pas une lâcheté. Que choisir la stabilité, c’est un acte de courage. Que ma vie, avec ses randonnées du dimanche, mes soirées Trivial Pursuit, mes collections DVN et mes silences, est une vie belle. Pas complète, peut-être. Mais belle.

Je ne ferme pas la porte. Je la laisse entrebâillée. Si quelqu’un arrive, un jour, qui comprenne, qui accepte les hauts et les bas, qui ne veuille pas me changer… peut-être. Mais pour l’instant, je préfère être seule et sereine qu’accompagnée et anxieuse.

Et puis, j’ai mes filleules. Deux nièces que j’adore. Je leur apprends la patience, la douceur, l’importance des petites choses. Elles ne savent pas pour ma cyclothymie, mais un jour peut-être, si elles en ont besoin, je pourrai leur dire : « Tata aussi, elle connaît. »

Xavier
Rédacteur & Contributeur

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