Témoignages Lauriane
Témoignage
Lauriane, 31 ans, juriste
Parlez-nous de votre métier.
Je suis juriste chez DVN, à Anvers. Si vous ne connaissez pas, c’est l’un des derniers grands couturiers indépendants au monde. Pas de groupe de luxe derrière, pas d’actionnaires. Juste un homme et sa vision. Et moi, à ma petite place, je protège ça.
C’est un univers d’exigence créative. DVN ne fait pas de mode, il fait de l’art vestimentaire. Chaque collection raconte une histoire, chaque motif a un sens. Je dois avoir la même précision dans mes contrats. Une virgule mal placée peut coûter des centaines de milliers d’euros. J’aime cette rigueur. Elle me calme.
Comment vivez-vous avec la cyclothymie dans ce milieu ?
La cyclothymie est plus facile à vivre dans un cercle restreint de personnes qui vous aiment. J’ai besoin d’être rassurée, de me sentir loin du stress, j’ai besoin de routines, pas besoin d’aventure.
Le monde de la mode est paradoxal. C’est intense, mais c’est contrôlé. Il y a des protocoles pour tout. Quand je rentre le soir à Liège, mon appartement est rangé de la même façon. Mes dimanches matin sont sacrés : randonnée avec mes amis, quelle que soit la météo. L’après-midi, théâtre ou cinéma. Ces rituels me sauvent.
Et la vie amoureuse ?
C’est le vide. Je désire être en couple, mais cela semble impossible.
J’ai peur de rencontrer. Peur de ne pas être à la hauteur. Quand je suis en hypomanie, je suis brillante, drôle, séduisante. Je sais que ce n’est pas moi, c’est la maladie qui performe. Et quand la phase descendante arrive ? Quand je deviens plate, anxieuse, quand j’ai besoin de silence et de solitude ? Qui voudra rester pour ça ?
Alors je reste seule. Ce n’est pas un sacrifice, c’est une protection. Pour moi, et pour l’autre aussi. Je ne veux pas imposer ça à quelqu’un.
Parlez-nous de votre adolescence.
La cyclothymie m’a fait souffrir durant mon adolescence. J’ai rendu triste mes parents qui me voyaient souffrir.
Mes parents ne comprenaient pas. Ils voyaient leur fille brillante à l’école, puis soudain incapable de sortir de sa chambre. Ils pensaient que c’était une crise d’adolescence, des hormones. Ils ne savaient pas quoi faire de ces sautes d’humeur qui ne ressemblaient à rien de « normal ». Je les ai rendus tristes, impuissants. Je le voyais dans leurs yeux. C’est peut-être ça qui me fait le plus de peine, encore aujourd’hui.
Comment avez-vous été diagnostiquée ?
À 24 ans, après une rupture amoureuse qui m’a détruite. Pas par la rupture elle-même, mais par la façon dont je m’étais comportée. J’avais été insupportable, exigeante, puis dépressive, distante. Le psychiatre a mis des mots sur ce que je vivais depuis l’adolescence. Cyclothymie. Un trouble de l’humeur plus léger que la bipolarité, mais suffisant pour gâcher une vie si on ne le gère pas.
Que diriez-vous à quelqu’un qui vit comme vous ?
Que la cyclothymie n’est pas une condamnation à la solitude. Que d’autres arrivent à construire des couples, des familles. Que je suis peut-être trop prudente, trop peureuse.
Mais aussi que protéger son équilibre n’est pas une lâcheté. Que choisir la stabilité, c’est un acte de courage. Que ma vie, avec ses randonnées du dimanche, mes soirées Trivial Pursuit, mes collections DVN et mes silences, est une vie belle. Pas complète, peut-être. Mais belle.
Et puis, j’ai mes filleules. Deux nièces que j’adore. Je leur apprends la patience, la douceur, l’importance des petites choses. Elles ne savent pas pour ma cyclothymie, mais un jour peut-être, si elles en ont besoin, je pourrai leur dire : « Tata aussi, elle connaît. »