Temoignage Mylène
Témoignage Mylène
« L’alcool, c’est visible. Le reste, je sais pas ce que c’est. »
Mylène
17 ans • École professionnelle, section puéricultrice • Belgique
Proche d’un parent bipolaireL’avant — Quand maman est devenue « la malade »
J’avais treize ans quand ils l’ont embarquée. Je dis « embarquée » parce que c’est comme ça que je le raconte à mes potes, mais en vrai, c’était une ambulance. Papa avait appelé le 112 parce que maman parlait toute seule depuis trois jours, debout dans le salon à 4 heures du matin, en pyjama, à réorganiser les meubles. Elle disait qu’elle allait ouvrir un restaurant, qu’elle avait trouvé le concept génial. Elle avait dépensé 800 euros de courses dans la journée, pour cuisiner des plats qu’elle a jamais faits. Papa pleurait. Je l’avais jamais vu pleurer avant.
Ils l’ont emmenée à la isosl, un nom comme ça. J’ai compris plus tard que c’était le service de psychiatrie. À l’époque, on m’a juste dit : « Maman est très fatiguée, elle va se reposer à l’hôpital. » J’ai demandé si je pouvais la voir. On m’a répondu non. Pas la peine de demander pourquoi, personne ne m’a expliqué. J’ai attendu trois semaines. Trois semaines où je faisais semblant d’aller à l’école, où je me réveillais la nuit en entendant papa téléphoner à voix basse, où je ne comprenais pas pourquoi maman m’envoyait des SMS bizarres à 3 heures du matin : « Tu es ma lumière, ma princesse, je vais sauver le monde pour toi. » Puis plus rien pendant deux jours. Puis : « Je suis un poids pour tout le monde. »
Le vrai problème, c’est pas venu tout de suite. Quand elle est rentrée, maman allait « mieux ». Elle prenait ses médicaments, elle dormait normalement. Mais elle buvait. Pas tous les jours, mais quand elle buvait, c’était… autre chose. Le vin, c’est devenu son truc. Elle disait que ça la calmait, que les médocs la rendaient « plate », que l’alcool lui rendait son âme. Papa la regardait en silence. Moi, je devenais experte en camouflage nocturne. Chaque matin, avant que le jour ne se lève, je faisais le tour de la terrasse pour récupérer les bouteilles vides qu’elle laissait traîner. Elle les posait là, entre les pots de géraniums, comme si elles pouvaient s’y fondre. Je les empilais dans mon sac à dos, en douce, pour que les voisins ne voient rien, pour que personne ne sache. Parfois il y en avait deux, parfois cinq. Je les jetait dans la poubelle du parc en allant à l’école. J’avais treize ans et je connaissait déjà la honte par cœur.
À l’école, j’ai commencé à décrocher. Pas d’un coup. D’abord, j’oubliais mes devoirs. Puis, je restais dans les chiottes à la récré pour pas voir les autres. Puis, j’ai séché une journée. Puis deux. Les profs m’ont appelée « en difficulté ». J’ai redoublé ma troisième secondaire. Personne n’a fait le lien avec maman. Pourquoi ils feraient le lien ? Je disais qu’elle était « malade », mais je disais pas quoi. J’avais honte de pas savoir moi-même.
Le dévoilement — Quand la médecin a prononcé le mot
J’ai dix-sept ans maintenant. Je suis en école, section puériculture — oui, le truc des nounous et des bébés, alors que chez moi, c’est le bordel. J’ai déjà raté une année, et celle-là, elle est mal partie aussi. J’ai raté mon premier bloc de compétences, j’ai 40% d’absences, et ma tutrice vient de m’appeler pour « faire le point ».
Maman est retournée à l’hôpital il y a six mois. Dépression sévère, encore. Cette fois, j’ai voulu la voir tout de suite. On m’a dit non. « Les visites sont restreintes pendant la phase aiguë. » J’ai insisté. L’infirmière m’a regardée comme si j’étais une gamine capricieuse. J’avais seize ans. J’ai attendu deux semaines avant de pouvoir entrer dans sa chambre. Quand je suis arrivée, elle dormait. J’ai attendu une heure. Elle s’est réveillée, elle m’a dit : « Tu es qui, déjà ? » Elle délirait. Je suis sortie en pleurant. Personne ne m’avait préparée. Le psychiatre, il est passé une fois, il a ajusté les médicaments. Il m’a regardée, il a dit : « Ça va aller, votre mère. » Il m’a pas demandé comment j’allais.
La médecin de famille, c’est elle qui a tout changé. Dr Martin. Je l’accompagnais pour un renouvellement d’arrêt maladie. Maman était dans le couloir, bourrée à 10 heures du matin. La médecin m’a gardée. Elle m’a fait asseoir. Elle m’a demandé : « Comment ça va, avec la bipolarité de ta maman ? »
J’ai pas compris le mot. Je l’ai regardée, j’ai dit : « Quoi ? »
Elle a répété : « La bipolarité. Vous savez, c’est sa maladie. Les hauts et les bas, les phases où elle dépense, où elle ne dort pas, puis les phases comme maintenant… »
J’ai coupé : « Maman, c’est l’alcool. C’est pas une maladie mentale, c’est l’alcool. C’est un problème d’alcool. »
Elle a hoché la tête. Elle a dit : « L’alcool, c’est une partie du problème. Mais le fond, c’est la bipolarité. Elle se soigne pas bien parce qu’elle boit, et elle boit parce qu’elle se sent pas bien dans sa tête. C’est lié. »
J’ai ri. Pas un vrai rire, un rire de débile. J’ai dit : « Être contente puis triste, c’est pas une maladie. Tout le monde est comme ça. Moi, je suis comme ça. C’est normal. »
Elle m’a regardée longtemps. Elle a dit : « Vous, comment ça va à l’école ? »
J’ai menti. J’ai dit que ça allait. Elle a pas cru. Elle m’a donné une adresse : un « Espace Enfants » dans un hôpital psychiatrique, pour les gamins de parents malades. J’ai jamais appelé. J’ai jeté le papier.
L’après — Vivre à côté de la maladie
J’ai dix-sept ans et je me sens vieille. Pas mature, vieille. Usée. Mes potes parlent de soirées, de mecs, de futures. Moi, je pense à si maman a mangé aujourd’hui, si elle a bu, si je vais la trouver vivante ce soir. C’est ma routine mentale. Le matin, avant de partir, je vérifie sa respiration. Je sais, c’est ouf. Mais je le fais.
À l’école, c’est la catastrophe. J’ai choisi la puériculture parce que je voulais « m’occuper des autres ». Grosse erreur. Je croyais que m’occuper des enfants, ça me changerait les idées, que leur innocence me laverait un peu. Au contraire. Quand on fait des stages en crèche, je vois des mamans qui déposent leurs bébés le matin, souriantes, posées. Et je pense à la mienne, à 8 heures du matin, déjà bourrée ou encore au lit, incapable de me faire un café. Je regarde ces gamins de trois ans qui courent vers leur mère le soir, et j’ai envie de leur dire : « Profitez, profitez tant qu’elle vient vous chercher. » Je pleure dans les toilettes de la crèche. La directrice m’a dit que j’étais « trop sensible », que le métier serait peut-être pas pour moi. J’ai dit non, que j’allais mieux. Elle a pas insisté. Elles insistent jamais, les adultes. Ils préfèrent pas savoir.
« J’ai pas d’amis. Pas vraiment. J’ai des gens avec qui je fume des clopes à la pause. Je leur parle pas de chez moi. Une fois, une fille m’a proposé de dormir chez elle le week-end. J’ai dit que je pouvais pas, que je devais garder ma mère. Elle a rigolé : ‘Ta mère, elle peut pas se garder toute seule ?’ J’ai répondu : ‘Non.’ Elle a pas compris. J’ai pas expliqué. »
L’alcool, c’est le seul truc que je vois. C’est concret. La bouteille, c’est là, c’est physique. Je peux la jeter, la cacher, la compter. La bipolarité, c’est du vent. C’est des mots que les médecins utilisent pour dire que maman est « difficile ». Mais elle est pas difficile, elle est malade. Non, elle est pas malade, elle boit. Je tourne en rond.
Parfois, je me demande si je vais devenir comme elle. Si un jour, je vais me réveiller à 4 heures du matin avec l’envie de tout changer, de tout dépenser, de sauver le monde. Ou si je vais rester au fond du trou, comme maintenant, à regarder mes cours passer sans les comprendre. La médecin a dit que c’était héréditaire, « mais pas obligatoire ». Ça veut dire quoi, « pas obligatoire » ? 50% ? 30% ? J’ai l’impression de tenir un bulletin météo de mon cerveau.
Alors je fais semblant. Je dis que l’alcool, c’est le vrai problème. C’est plus simple. C’est visible. Le reste… Je sais pas ce que c’est. Je sais juste que j’ai dix-sept ans, que j’ai déjà raté une année, que celle-ci est mal partie, et que quand je regarde ma maman dormir le matin, je vérifie toujours qu’elle respire.