Témoignage Léa
Témoignage Léa
« Mon père est bipolaire. Et si c’est contagieux ? »
Léa
20 ans • Droit, 2ème année (spécialisation droit médical) • Belgique
Proche d’un parent bipolaire – Peur héréditairePage 1 : L’avant — Les saisons de papa
J’ai vingt ans, je suis en deuxième année de droit. Ma spécialité, c’est le droit médical — ironie du sort, je veux défendre les patients, mais je commence par me défendre moi-même. Contre quoi ? Contre ce que j’ai peut-être hérité.
Mon père est bipolaire. Diagnostiqué tard, à quarante-cinq ans. Avant, on disait qu’il était « original ». Des périodes où il nous emmenait à Disneyland Paris du jour au lendemain — « Allez, les enfants, j’ai pris les billets, on part dans deux heures ! » Des week-ends où il rénovait la maison entière, seul, en trois jours, sans dormir. On adorait ces périodes. C’était « papa super-héros ».
Le diagnostic, je l’ai appris par hasard. J’avais quatorze ans. J’ai entendu maman au téléphone avec ma tante. Elle a dit : « Le psychiatre confirme, c’est un trouble bipolaire type I. Il va devoir prendre des médicaments à vie. » J’ai googlé « bipolaire ». J’ai lu : « maladie mentale », « hérédité », « risque suicidaire ». J’ai fermé l’ordinateur. Je suis allée vomir dans les toilettes. Je savais pas pourquoi je vomissais. J’avais juste peur.
Page 2 : Le dévoilement — Quand j’ai cru que c’était commencé
J’ai vingt ans et je me surveille. Constamment. Chaque humeur est un symptôme. Quand je suis contente, je me demande si c’est « normal » ou si c’est une hypomanie. Quand je suis triste, je panique : c’est la dépression ? C’est la bipolarité qui commence ?
Puis, le quatrième jour, j’ai crashé. Je me suis réveillée en pleurant. Je savais pas pourquoi. J’ai pas pu aller en cours. J’ai passé la journée dans mon lit à regarder le mur, à penser que j’allais rater ma vie, que j’étais nulle, que tout ce que j’avais fait ces trois jours était de la merde.
Je l’ai pas cru. J’ai pris rendez-vous aux urgences psychiatriques. J’ai attendu six heures. J’ai vu un interne. Je lui ai tout dit — l’histoire de mon père, mes trois jours, mon crash, ma peur. Il m’a regardée, il a dit : « Mademoiselle, vous avez fait un coup de stress pré-examen. Ce n’est pas la bipolarité. Votre père est bipolaire, mais ce n’est pas contagieux. »
Je suis sortie soulagée et humiliée. Soulagée parce que c’était « juste » du stress. Humiliée parce que j’avais fait six heures d’attente pour ça. Et parce que, au fond, j’étais pas sûre qu’il ait raison.
Page 3 : L’après — La vigilance comme mode de vie
Je me suis renseignée. Vraiment, cette fois. Pas sur Google, mais avec des articles scientifiques. Le risque génétique : si un parent est bipolaire, j’ai environ 10-25% de risque de développer un trouble de l’humeur. C’est pas 100%. C’est pas 50%. Mais c’est pas 0% non plus.
Mes amis trouvent ça drôle. « Léa et ses stats », ils disent. Ils savent pas pourquoi je le fais. Ils savent pas que je regarde mon père comme un miroir déformant. Quand il va bien, je me dis : « Il a mis vingt ans à être diagnostiqué. Moi aussi, je peux être en train de devenir malade sans le savoir. » Quand il va mal, je panique : « C’est mon futur ? »
Je suis la fille de mon père. Je suis peut-être sa fille malade, un jour. Ou peut-être pas. Je vis dans ce « peut-être ». C’est épuisant. C’est mon quotidien.