Témoignage Clara
Témoignage Clara
Clara, 52 ans, infirmière
Votre quotidien avant le diagnostic, comment le décririez-vous ?
J’ai été infirmière pendant trente ans. Trente ans à soigner les autres pendant que je me détruisais. Le diagnostic est tombé tard, à trente-cinq ans, mais les symptômes remontaient à l’adolescence. Je savais que quelque chose n’allait pas, mais je ne savais pas quoi. Dans ma famille, on ne parlait pas de ça. On parlait de fatigue, de nerfs, de besoin de vacances.
Je travaillais aux urgences. Les horaires décalés, le stress, l’adrénaline, ça me convenait. Ça masquait mes cycles. En phase haute, je ne comptais pas mes heures. J’étais efficace, rapide, toujours disponible. Mes collègues disaient que j’étais une machine. Je le prenais comme un compliment.
J’ai eu mes enfants pendant cette période. Deux filles, espacées de trois ans. Je les ai élevées seule, leur père est parti quand la cadette avait deux ans. Il ne supportait plus mes sautes d’humeur, mes absences, j’étais toujours au boulot, impossible de programmer quoi que ce soit comme activité de couple, mes crises de larmes inexpliquées. Je ne lui en veux pas. Je ne me supportais pas moi-même.
Quand avez-vous réalisé que quelque chose n’allait pas ?
Le déclencheur, c’est une erreur médicamenteuse. J’étais en manie, je ne dormais plus, je faisais des nuits blanches depuis dix jours. J’ai administré le mauvais dosage à un patient. Heureusement, il s’en est sorti. Mais l’incident a été signalé, j’ai été convoquée, et là, devant ma hiérarchie, j’ai craqué. J’ai pleuré pendant une heure, incapable de m’arrêter, incapable d’expliquer.
Il a posé des questions simples. Des antécédents familiaux, mes cycles de sommeil, mes dépenses, mes relations. Il a dessiné une courbe sur une feuille. Des pics, des creux, des pics, des creux. Il a dit : « Vous êtes bipolaire. Vous l’avez été probablement depuis longtemps. Le travail a masqué, mais ça ne peut plus continuer. »
J’ai eu du mal à croire. Moi, l’infirmière compétente, la mère courage, la femme forte. Bipolaire, c’était pour les fous, les gens enfermés, les marginaux. Pas pour moi.
Comment avez-vous vécu le diagnostic ?
J’ai caché le diagnostic pendant deux ans. À mes collègues, j’ai dit dépression nerveuse. À ma famille, burn-out. À mes filles, que maman était très fatiguée. J’avais honte de la manie surtout. Ces comportements que je ne contrôlais pas, cette sexualité débridée pendant les épisodes, ces dépenses folles. Je ne voulais pas que mes filles sachent.
Le traitement a été difficile. Le lithium, je connaissais, je l’administrais aux patients. Mais le vivre, c’était autre chose. La soif, les tremblements, la peur de l’insuffisance rénale. J’ai failli arrêter plusieurs fois. Mais à chaque tentative, la manie revenait, plus forte, plus destructrice.
Comment la maladie a-t-elle impacté votre vie professionnelle ?
Je suis retournée aux urgences, mais différemment. J’ai demandé des aménagements, chose impensable avant. Pas de nuits, pas de week-ends, pas de responsabilités de chef de service. J’ai accepté une baisse de salaire, une perte d’avancement. Pour la première fois, j’ai mis ma santé avant ma carrière.
Ça n’a pas été facile. Les collègues comprenaient mal. Certains pensaient que je simulais, que je profitais du système. J’ai entendu des remarques sur les arrêts maladie à répétition, sur les privilèges. Je n’ai rien dit. Je ne pouvais pas dire.
Et sur le plan familial ? Vos filles, votre parentalité ?
C’est le chapitre le plus douloureux. Mes filles ont grandi avec une mère imprévisible. Une mère qui pouvait passer du jeu enthousiaste à l’absence morose en quelques jours. Qui partait parfois pendant des heures sans prévenir, en pleine manie. Qui restait au lit pendant des week-ends entiers, pendant que ma mère venait s’occuper d’elles.
La grande a fait une dépression à dix-huit ans. Je me suis demandé si c’était génétique, si je lui avais transmis le poison. Le psychiatre a dit non, que c’était l’environnement, la charge parentale inversée, le stress d’avoir une mère malade. Je ne sais pas ce qui est pire.
Aujourd’hui, elles ont vingt-cinq et vingt-deux ans. On se parle, on se voit, mais il y a une distance. Une prudence. Elles m’aiment, je le sais, mais elles se protègent. Je ne peux pas leur en vouloir. Je me protège moi-même.
Comment intégrez-vous la bipolarité dans votre identité aujourd’hui ?
Je l’ai intégrée comme une compagne, pas comme une ennemie. Ce n’est pas une métaphore facile, mais c’est la plus juste. La bipolarité est là, dans mon corps, dans mon cerveau. Je ne peux pas l’expulser. Je peux juste apprendre à vivre avec, à anticiper ses mouvements, à limiter ses dégâts.
J’ai aussi appris à reconnaître les signes précoces. L’excitation avant l’hypomanie, la lourdeur avant la dépression. Je sais quand appeler mon psychiatre, quand ajuster le traitement, quand me mettre en arrêt avant le crash. Je gère. C’est le mot. Je ne guéris pas, je gère.
Que diriez-vous à une mère bipolaire qui découvre son diagnostic ?
Que les enfants sont résilients, plus qu’on ne pense. Que ce qui compte, ce n’est pas d’être parfaite, mais d’être honnête. De leur expliquer, à leur niveau, ce qui se passe. De leur dire que ce n’est pas leur faute, que maman est malade mais qu’elle se soigne.
Que le traitement, c’est non négociable. Pas pour soi seulement, mais pour eux. Qu’on ne peut pas être bonne mère en pleine manie ni en pleine dépression. Que la stabilité médicamenteuse est le plus beau cadeau qu’on puisse leur faire.