Témoignage Inès
Témoignage Inès
« J’ai entendu ‘bipolaire’ par la porte. J’ai compris qu’elle était malade. Mais malade comment ? »
L’avant — Les vacances qui n’existaient pas
J’ai dix-sept ans, je suis en dernière année de secondaire. J’habite avec mes parents dans une maison un peu trop grande pour nous trois. Ma mère, elle est… énergique. C’est comme ça que je la décrirais. Des fois, elle est partout à la fois : elle réorganise les placards, elle appelle tout le monde, elle me propose d’aller à Paris faire du shopping « juste comme ça ». Puis, des fois, elle n’est pas énergique, elle reste dans son lit pendant trois jours. Elle dit qu’elle est « fatiguée ». Moi, je trouve ça normal. Les gens peuvent être fatigués, non ?
L’année passée, y a eu un truc bizarre. Maman a réservé des vacances. Trois semaines à Dubaï. Hôtel cinq étoiles, tout compris. Elle m’en a parlé un soir au dîner, toute excitée : « On va voir les buildings, le désert, on va faire du shopping et voir des stars ! » Papa a dit : « On a pas les moyens. » Elle a répondu : « Si, si, j’ai géré. » Elle avait un sourire… différent. Comme quand elle achète des trucs sur internet. Elle clique, clique, clique, puis elle reçoit des colis. Des fois, elle ouvre même pas les cartons. Ils restent dans le garage.
Moi, j’ai dit : « C’est pas grave, on partira une autre fois. » Je comprenais pas pourquoi papa était si en colère. C’était juste une erreur. Maman était juste « dans son monde », comme d’habitude.
Le dévoilement — Les mots entendus par la porte
Ce que je sais de la maladie de maman, je l’ai appris par hasard. En morceaux. Comme un puzzle avec des pièces qui vont pas ensemble.
J’ai commencé à chercher sur Google. « Bipolaire ». J’ai trouvé des trucs. Des sites qui disaient : « phases dépressives », « phases maniaques », « dépenses excessives », « risque suicidaire ». J’ai fermé l’onglet. C’était trop gros. Ma mère, elle était juste « fatiguée » des fois, et des fois énergique, c’est tout.
L’après — Le narratif incomplet
J’ai construit mon histoire à moi. Avec les morceaux que j’ai. C’est pas la vraie, je le sais. Mais c’est la seule que j’ai.
Les problèmes d’argent, c’est parce qu’elle dépense quand l’interrupteur est allumé. L’administratrice de bien, c’est pour l’aider à pas tout dépenser. L’assistante sociale, c’est parce qu’on est une « famille en difficulté ». Mais c’est temporaire. Maman va retrouver du travail. C’est ce qu’elle dit.
« Le problème, c’est que j’ai des trous. Pourquoi elle a fait ça avec l’oncle Marc ? Pourquoi elle achète des trucs qu’elle utilise pas ? Pourquoi papa est si en colère, si triste, parfois ? Pourquoi il y a des jours où elle me regarde comme si elle me voyait pas et des fois elle pleure en me regardant et en disant qu’elle m’aime et qu’elle est désolée? »
J’ai demandé à maman, une fois. « C’est quoi, être bipolaire ? » Elle a dit : « C’est quand on a des sautes d’humeur, chérie. Comme tout le monde, mais un peu plus. » J’ai dit : « C’est une vraie maladie ? » Elle a répondu : « Ça dépend. » Puis elle a changé de sujet.
Ce que je voudrais ? Une explication. Une vraie. Pas des bouts de phrases entendues par la porte. Pas des recherches Duck Duck qui me font peur. Quelqu’un qui s’assoit avec moi et qui dit : « Voilà ce qu’a ta maman. Voilà ce que ça veut dire. Voilà ce que tu peux faire. » Mais ça arrive pas. Alors je continue avec mon histoire à moi. C’est pas parfaite, mais c’est la seule que j’ai.